Je reviens sur votre précédent mail où vous m’avez proposé de développer mes premières impressions sur votre travail. Bien que n’ai pas vu vos toiles « en vrai », ce qui nuit forcément à des impressions éclairées, j’ai tiré les reproductions sur mon imprimante pour m’en faire une meilleure idée. Voici donc mes impressions d’ensemble… ce n’est donc que très partiel !
Je confirme que votre travail est très émotionnel, justement avec une force poétique, l’aspect minéral y est très présent.
Ces peintures parlent pour moi d’une fracture du sol, et du retour à un monde aérien ou aquatique.
J’aime beaucoup aussi votre deuxième tableau. Il y a une grande douceur du fond, sur lequel s’inscrivent des figures comme détachées, des morceaux d’univers (le ciel, la terre, le sable ?), qui s’y arriment de manière flottante et poétique. Cela aurait pu être aussi des affiches passées par le temps, arrachées si l’ensemble des autres tableaux allaient dans ce sens, mais votre lecture de l’Anthropocène m’incline à penser qu’il s’agit de vestiges d’un monde en flottaison.
Le 3e laisse l’arbre, le végétal au centre d’une eau incertaine, et toujours cette impression de couches géologiques. Le 4e, dunes, végétation, et le 5e, comporte une structure plus marquée, une composition différente (à la Klee), où l’on peut lire tous les éléments vitaux (eau, sol, végétation et air).
Dans votre peinture (n° 1) il semble qu’il y ait une certaine filiation avec Miquel Barceló (In Mali, 1989).
Néanmoins, le sens de sa peinture diffère dans la mesure où il y a une volonté de narration chez lui, de proximité avec le réel (ou l’ordinaire), qui ne semble pas votre préoccupation. Son travail est très matiéré par ailleurs (je n’ai pas vu votre peinture mais il me semble qu’elle procède plus d’une forme de lavis sur lesquels apparaît la matière, sans que la matière constitue le moyen de l’expression picturale elle-même). Notons tout de même que ses dernières séries sont tournées vers la mer.
Je pense au catalogue de l’exposition : « L’Inassèchement » (Ropac), un univers de seiches et d’eau, d’empreintes. Il y a une préface d’Enrique Vila-Matas remarquable au catalogue qui qualifie son univers de « primitif », « Sipiesca », un monde d’avant les mots. Barceló y parle aussi « d’une sorte d’exil ultramarin, d’une voracité de sécheresse existante », de l’apport de Klee et Pollock.
Par l’aspect « minéral », j’entendais qu’on discerne dans votre travail comme une toile où certaines couches plus profondes du sol seraient remontées et vues en plan serré, comme pour les mettre à jour.
D’ailleurs, en m’imprégnant mieux de l’ensemble, pour moi se dégage finalement un sentiment de respiration et d’air dans vos peintures autour de figures abstraites qui me parlent de la terre, et c’est une sensation très agréable. Il y a de la légèreté et une énergie positive dans vos tableaux (même si c’est un terme galvaudé), bien que vous portiez un regard plus sombre sur le devenir de la planète.
En fait, plus on regarde vos toiles, plus on les trouve intéressantes et même apaisantes. Je ne sais pas si ce genre de commentaire vous plaira, mais bon, c’est ce que je pense maintenant.
NB : Dans le design, c’est d’ailleurs un des signaux de ces 5 dernières années, où le motif « terrazzo » est très présent, ce qui fait penser à un désir de matérialité du sol ou des surfaces originelles dans l’habitat (même s’il s’agit de l’inspiration du courant italien Memphis des années 80 – designers eux-mêmes inspirés par le surréalisme exprimant un contre-courant moins consumériste et sans idéologie).