Regard

Giono et les peintres

À la fin des années 60, Giono correspond avec le jeune peintre (Jean-Marc Vallin). Je viens seulement de retrouver, en 2018 donc, ses lettres dans les archives du Paraïs… Lettres que je cherchais depuis longtemps.
J’avais cependant déjà eu avec lui un échange de courrier en 2009, échange qu’il m’avait permis d’utiliser. « Des cinq lettres reçues de Giono, m’écrivait-il, trois ont été perdues (…). Malheureusement, elles étaient les plus intéressantes. Et j’ai eu trois entretiens téléphoniques. La dernière lettre de 1970 me signifiait un adieu. »
Ils parlaient, selon lui, des sujets qui seront abordés dans La Chasse au bonheur, de leurs goûts picturaux respectifs, mais aussi de la situation économique de l’artiste dans la société de consommation. Le peintre était très proche aussi des positions de Giono, qui était évidemment précurseur en matière de défense de l’environnement.
Dans sa première lettre, du 24 octobre 1969, Jean-Marc Vallin, très étonné d’avoir appris que Giono répondait d’ordinaire au courrier qu’il recevait…, parle beaucoup de lui. Il se dit très marqué par Braque… Mais qu’a bien pu lui répondre Giono à ce propos ? Ses goûts littéraires, eux, correspondent mieux à ceux de Giono : Machiavel, Cervantès, Stendhal et… Giono bien sûr, le jeune homme s’identifiant évidemment à Angelo.
« Pour me donner plus de ferveur, je lis, avec avarice, vos bouquins que je bois comme du petit lait. »
« Chaque fois que je sors de vos livres, j’éprouve un grand sentiment d’admiration, de respect et de jalousie, car vous êtes vraiment trop fort. »

Deuxième lettre, le 29 octobre, en réponse donc à une réaction très rapide de Giono. Vallin joint, comme à la première lettre d’ailleurs, de larges extraits de ses textes poétiques, demandant son avis à Giono, ce qui était peut-être maladroit…

Troisième lettre, le 17 novembre. Le silence de Giono l’a incité à retravailler ses textes, mais nous n’en saurons pas plus sur ce que l’écrivain en avait pensé… Vallin vante son pays, la Normandie : « Je m’y plais tellement que maintenant je ne peux plus mettre les pieds à Paris sans ironie. »

Il continue à faire le tour de l’œuvre de Giono : « Je suis fasciné par la rigueur et la richesse de vos livres. Et la constance du souffle. Vous donnez la passion de vivre. Qualité fort rare dans notre époque où la vie est esthétisée, intellectualisée, compliquée à plaisir. Et puis votre œuvre s’impose, elle n’a pas le ridicule idéologique de se justifier… Pour moi, vous êtes l’écrivain le plus jeune, le plus vivant, le plus complet. Et ce qui me désespère, c’est que, lorsque j’aurai lu tous vos bouquins, il ne me restera plus rien à lire. »

Voici de larges extraits d’une lettre de Giono que Jean-Marc Vallin m’avait confiée en 2009 :
« Votre lettre me touche infiniment et je vous en remercie. Vous avez peut-être trop de dons. Il faut choisir ; les Pic de la Mirandole sont rares. La peinture suffit pour remplir une vie d’homme ; l’écriture aussi (…). On peut très bien être cantonnier et peintre, ou écrivain, ou menuisier, ou serrurier, ou tailleur, etc., et peintre, ou écrivain, en surplus, même plein de génie.
L’important, c’est précisément, comme vous le dites, d’assurer la vie par un travail rémunéré, et bien rémunéré. C’est la condition essentielle pour être libre. J’avais envie d’écrire. J’étais, nous étions, très pauvres¹. Je suis entré en dansant dans la banque, où j’étais chasseur, groom, et j’ai été employé de banque pendant dix-sept ans, parfaitement libre, parfaitement heureux. De ce temps, j’ai écrit huit romans que je gardais dans mes tiroirs, parce que j’étais libre². Libre comme l’air. J’ai débuté groom et j’ai fini directeur. J’ai donc fait très bien mon métier utilitaire, et ce métier n’a pas entravé ma passion. Gardez votre passion libre³. »

¹ En italique, ce que Giono avait souligné dans sa lettre.
² Souligné deux fois.
³ « Passion » : souligné une fois ; « libre » : souligné deux fois.